PARTIE DE CAMPAGNE

Publié le 21 / 06 / 2017

J’ai écrit cette courte story à partir de cette carte postale. Un exercice de style que je donne volontiers lorsque j’anime des ateliers d’écriture. Dont acte.



Elle a tout essayé. Tout tenté. Tout traqué. Tout pesé. Le pour et le contre. Les non-dits et les paroles qui blessent. Les regards sous-entendus et les sourires factices. Les gestes maladroits, les cris coincés dans la gorge, et les accès de haine. La colère pure. La colère dure. La colère qui ressemble comme une sœur jumelle à la rage. Qui fait mal au corps et brûle de l’intérieur. Mais là, ce n’était plus possible. Hier soir après le dîner, la limite avait été franchie…

Le fil s’était rompu, cassé net sur la toile bien tendue au décor sombre et mièvre. Un verre de vin rouge renversé sur une nappe empesée. Des paroles assassines qui anesthésient la pensée. Des coups de griffe dans un gant de velours. Et tout autour, partout, depuis trop longtemps, ces vieux meubles en bois ciré. Des tonnes de livres savants aux dorures usées. Ces tapisseries poussiéreuses sur les murs. Hors les murs, l’envie d’hurler, de s’évader, de s’enfuir. Un fils trop tôt disparu. Un mari lâche. Une belle-mère acariâtre. Et des larmes par milliers à consoler du matin jusqu’au soir…

Cette fois, elle avait pris sa décision. Oui, elle allait le faire. Elle allait sauter le pas. Mais pour quitter la scène sans claquer la porte avec fracas, elle eut soudain envie de se faire belle. Belle comme une princesse au bois dormant. Belle comme une Shéhérazade aux mille tourments. Belle à se damner. Belle à suffoquer. Belle à oublier.

Dans sa chambre, à l’abri des regards, elle enfile sa robe de mariée, toute tissée à la main de perles et de dentelles, d’un blanc immaculé. Elle dénoue ses cheveux rouges flamboyants, ceint son front d’un ruban de satin, bleu myosotis. C’est la couleur. Elle maquille ses yeux et ses lèvres d’une touche de brun et de rosée. C’est le make-up. Elle dépose au creux de son poignet d’une pâleur diaphane quelques gouttes de parfum. Arpège de Lanvin. C’est le parfum. Elle se regarde dans la glace. Se lance un baiser du bout de doigts. Laisse le prénom d’un amour oublié errer sur ses lèvres. Fait le signe de croix à toute vitesse et en tirant la langue.

Sur le lit défait, elle prend de grandes couvertures aux motifs bariolés, presque criards. Un patchwork de couleurs vives et aiguës. Comme un coup de poignard dans un tissu fragile. Pour faire tache dans la nuit noire. Sous sa robe de soie, elle glisse discrètement trois cierges froids et éteints. Des allumettes. Quelques brindilles. Puis elle quitte le château, pieds nus, le cœur léger, la tête déjà dans les étoiles. Sans un bruit, elle se faufile au bord de l’étang. Sous les saules pleureurs, elle entend un cri. Un miaulement. Une plainte craintive et geignarde. Dans l’obscurité, elle se plaît à imaginer que c’est une voix d’enfant apeuré. Un fantôme ? Un ange ? Son fils peut-être ? Ici, ailleurs, qu’importe ? Ce soir de pleine lune, le félin aux yeux de lynx va être le témoin d’une scène qu’il ne saurait comprendre. Les humains. Pauvres humains. Si loin. Si proches. Si compliqués dans leurs amours passées et réciproques. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

En contrebas, une barque en bois attend sa proie. Silhouette gracile sur un miroir sans tain. Assise en équilibre sur ses tapis chamarrés, la jeune mariée ouvre les bras comme pour embrasser un amant fugace. Puis elle ferme les yeux. Poussée par le vent et le clapotis de l’eau frémissante, la barque avance, bouge, progresse. Sans rames ni capitaine à son bord. Au petit matin, la belle endormie a disparu. Pffuit, elle s’est envolée.

Fin de partie.